Yanela

Elle se prénommait Yanela, Yanela Cruiz. Aucune originalité dans ce prénom que ses parents lui avaient attribué. Yanela est l’un sinon le prénom le plus répandu sur l’ile. Ses parents avaient rêvé d’un prénom plus américain. Sa maman surtout. Mais il ne fallait surtout pas attirer l’attention du parti sur la petite famille Cruiz. Alors ils avaient opté pour Yanela et lorsque son père était allé faire la déclaration de son état civil en présence d’un représentant du Comité de quartier, nul doute que le sourire que ce dernier avait affiché en disait long sur sa satisfaction. Une famille cubaine sans histoire. Aucun rapport à faire remonter, aucun sermon, juste l’enregistrement d’un prénom de plus. Une jeune fille qui plus tard gonflerait les rangs des jeunesses pro castriste pour le bien de la nation et peut-être même les rangs des forces armées révolutionnaires. C’est sous les douces pensées du représentant de quartier que le papa de Yanela était ressorti du bureau officiel avec l’acte de naissance de sa fille, avec le tampon officiel de la République cubaine. Il était 12h22, cela ne lui avait pris pas plus de 10 minutes. une chance que les bureaux soient encore ouverts lorsqu’il était arrivé. C’était le meilleur moment pour ne pas avoir d’histoire. avec les nouvelles lois de modernisation souhaitées par Fidel Castro et présentées au peuple lors d’un discours fleuve, si un cubain était rentré dans une administration, il fallait régler son problème ou répondre à sa question avant de fermer les bureaux. impossible de le mettre dehors. 
C’est ainsi que Yanela avait démarré sans encombre ses relations avec l’administration cubaine.
Elle ne s’en souvenait que parce que ses parents le lui avait raconté en détail. Encore et encore lors des soirées où les coupures d’électricité ne permettaient pas de regarder la télévision. Et c’est depuis toute petite que ses parents avaient scellé son destin. Quitter cette ile paradisiaque pour une espérance de vie meilleure à l’étranger. Avec les lois américaines qui attribuaient le statut de réfugié à toute personne quittant l’île et arrivant aux Etats-Unis.
Pourtant, si cette solution était plausible et Yanela avait eu plusieurs fois la possibilité de rester aux Etats-Unis, c’est bien en Europe que ses parents voulaient qu’elle s’installe. Sur le vieux continent où la culture ancestrale de ces vieux pays s’apparentait au berceau du monde culturel pour ses parents. Sa mère passionnée de danse avait transmis sa passion de la danse classique à sa fille. Pas les danses cubaines que tous pratiquaient ici mais bien la danse classique, la seule pouvant offrir à la jeune cubaine, un statut particulier et l’occasion de voyager, pour un jour ne plus revenir. Un secret bien gardé tout au long de ses années qui avaient vu la jeune cubaine, grandir, s’affiner, se cultiver pour devenir un jour l’une des danseuses les plus en vue du ballet national de la Havane. Au prix de tant d’efforts, de sacrifices mais elle avait épousé très jeune le rêve de ses parents de la voir vivre un jour sous un autre soleil, une vie de joie et de liberté.
La récente évolution de la politique cubaine avait pourtant plusieurs fait flancher son projet. Et si l’ile s’ouvrait de nouveau au monde, si elle réintégrait le concert des nations, sans embargo, sans surveillance constante, sans manque… Et si cela devait arriver, l’ile se trouverait rapidement sous la coupe réglée de nombreux expatriés millionnaires cubains dont la seule envie était de la transformer en un immense camp de vacances pour riches américains. Une bien triste perspective également.
Souvent, Yanela était revenue sur le souhait de ses parents d’une vie meilleure pour elle. Ici, avec le système D, une vraie tradition cubaine, ou bien une tradition en vigueur dans tous les pays dont le niveau de vie ne permet pas une vie décente, la vie était possible, douce parfois. Elle avait organisé sa vie autour de cette idée, elle avait peu d’amis, elle était une grande solitaire et l’exigence de son métier, sa rigueur de tous les instants, le peu de loisirs qu’elle pouvaient se permettre pour conserver une hygiène de vie parfaite. la compétition rude qui régnait, avaient facilité son isolement. Mais elle le vivait bien. Elle avait développé une telle addiction à la danse que les exigences que son métier lui imposait ne la contraignaient pas. Elle rêvait de ballets, de représentations, de musiques, de belles scènes, de beaux opéras, de belles voitures, de belles toilettes etc. De Bolchoï aussi mais ça, elle ne le disait pas à ses parents. Elle en avait parlé une fois avec sa mère. Le soir, la colère sourde qui avait déformé les traits de son père l’avait vacciné de cette envie à jamais. Une colère sourde pour n’alerter personne mais Yalena savait lire dans les yeux de son père.
Sa nouvelle vie ne serait pas en Russie. Elle voulait épouser les rêves de liberté de ses parents. Et Paris lui avait semblé être la meilleure solution. Elle en rêvait elle aussi depuis toute petite. La ville lumière, la capitale de la mode, le pays des libertés.
Et lorsque, espiègle le coeur à la fois léger et lourd d’avoir tout quitté, dans cette rue de Clermont-Ferrand, en transit pour Marseille, capitale mondiale de la culture cette année, là où ses contacts devaient lui permettre de s’installer définitivement, dans cette rue du vieux centre-ville, toute l’émotion des derniers jours étaient remontée d’un coup. Elle était libre. Libre de marcher avec ce couple d’amis qui l’avait pris en charge depuis son exfiltration du ballet national cubain, en représentation à Paris. tout était allé si vite. Trop vite. Et pourtant elle avait rêvé, envisagé ces instants tellement de fois, seule dans son lit ou encore lorsque la pression du ballet et des autres danseuses étaient trop fortes.
Elle était pour la première fois de sa vie, sans surveillance, seule dans une ville qu’elle ne connaissait pas.
Elle n’avait pas bien compris toutes les explications que lui avaient donnés ses amis sur cette ville du centre de la France qui ne cessait de s’éveiller. Des histoires d’écologie, de protection de la nature, de modes de transports doux, d’élections municipales à venir, d’une place de Jaude enfin achevée. Trop de nouveautés, trop de paroles, trop d’odeurs, trop de joie, trop de peines mêlées. Elle n’avait retenu que la beauté de l’opéra récemment restauré. Un endroit magnifique, un rêve, une illusion.
Il était plus de 11 h du soir. Elle partait le surlendemain pour le sud de la France.
C’était trop, beaucoup trop pour elle, ce soir là.
Pour reprendre pied, elle avait retiré ses chaussures. Les chaussures officielles de la tenue de ville fournie par le ballet. Pour que toutes les danseuses lors des cocktails auxquels elles participaient, sous contrôle, se ressemblent toutes et donnent une bonne image de Cuba. A l’image d’un défilé lors de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques. Elle avait trouvé jolie les affiches qui recouvraient la porte de cet immeuble. Elle s’était faite traduire quelques titres : les « virades de l’espoir », des cafés, de la musique, des ambiances, un univers proches de ce qu’elle avait connu à Cuba. Il fallait bien trouver quelques raisons d’espérer.
Elle ne voulait pas penser à ses parents, pas maintenant.
Alors elle avait accroché sa chaussures à cette porte, sous cette affiche incompréhensible pour elle, mais qui parlait d’espoir. Un espoir qui jamais plus ne la quitterait, plus jamais.
Bien des années plus tard, lors d’un nouveau déménagement pour suivre son mari qui prenait ses fonctions de direction dans le nouvel opéra tout neuf de Berlin, une ville meurtrie qui n’avait jamais abandonné l’espoir d’une nouvelle vie, sa plus jeune fille avait trouvé dans un carton en préparation, une chaussure orpheline toute décrépie.
En racontant de nouveau son histoire que ses trois filles connaissaient par coeur, elle s’était attardée sur son passage dans cette rue clermontoise. Et sa chaussure abandonnée, un soir de tempête dans son coeur et ses sentiments.
Une chaussure qui avait décidé, plus que tout, de son envie de croquer sa vie à pleines dents, un soir, dans cette petite rue, dans ce territoire du centre de son nouveau pays : Auvergne, nouveau monde.
Oui, c’est bien là que sa nouvelle vie a commencée.
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